Exotysme vol.2 (Oui, avec un ‘y’ comme pour la ville des Abymes !)

« An désidé check on mikro, fè-y èvè lòv, palé bayo… »

S’il y a une chose sûre avec l’album « Exotysme vol.2 » c’est qu’il offre effectivement un dépaysement auditif. Le voyage dans différentes sphères est assuré : Mano d’iShango nous emmène le temps de 10 titres sur son ‘Exoplanète’. Ce volume, comme le précédent, voire plus que ce dernier, nous offre une plongée dans tout ce qui anime et ‘nourrit’ Tysmé (ou Mano d’iShango comme il se présente maintes fois) et son art. C’est ainsi que durant 26min, on pénètre un univers riche et dynamique, tout en rythmes.

C’est un univers où s’entremêlent passé, présent et futur, les espaces y sont multiples, de la Terre à une Exoplanète, avec un rapide passage par l’univers iShango Sound…. Car s’il s’agit de l’univers de Mano d’iShango, on ne tombe pas dans l’ego trip total : l’artiste fait briller avec lui ceux et celles qui l’entoure et nous avons droit à quelques featurings : un avec Meemee Nelzy sur le très beau « Tout Ou Ni (Suiv) », un autre avec Jamal Finess, son partenaire dans le groupe iShango Sound.

Exotysme vol.2, c’est le balancement entre l’Ici (souvent la Guadeloupe) et l’Ailleurs (une Exoplanète, les visions de l’artiste…), entre différentes époques (2014, 1994, voire bien plus loin que 1994… il y a 300 ans par exemple, ou encore lors de la création de l’Homme.)

« Exotysme vol.2 » est résolument créole : et l’artiste le revendique clairement « Ka mèt kréyòl official kon Kristiàn Obidòl ». Tysmé évoque des objets, des animaux, nos ‘mès é labitid’, des personnages et images qui font partie intégrante de la mémoire collective guadeloupéenne : un « krab sémafòt » par ci, un « dachin » par là, un palétuvier, de l’aloe vera et un « pwa boukousou ». Oui, on retrouve la faune et la flore antillaise dans les volumes « Exotysme » !

Un album créole, mais qui ne se résume pas uniquement à sa créolité : il y a une dimension caribéenne qui se ressent dans la manière de jongler entre les différentes langues : créole, français, anglais…et dans les références historiques ainsi que les références géographiques. Les continents américain et africain (ainsi que la France hexagonale) s’invitent régulièrement à ce voyage de manière plus ou moins subtile : les instrus des chansons, les protagonistes des intros et outro…etc.

L’album de Tysmé est le lieu de la projection : dans le futur, un futur incertain, futur que l’on questionne : particulièrement dans le morceau « Tout Ou ni » (en ft avec Meemee Nelzy). Le futur auquel on croit, avec « Gwadloup Youth » véritable déclaration de confiance et d’amour d’un grand frère à ceux que l’artiste appelle « Ti frè é ti sè ». Il y a aussi le futur proche, avec des projets sur le point d’aboutir : ici, c’est l’iShango Sound, groupe formé de Tysmé et Jamal Finess dont l’album est à venir. L’artiste nous offre un avant-goût de ce projet en nous présentant son partenaire (et par la même le concept iShango Sound) avec le morceau « On Mannyè » et le divertissant « iShango Skit ».

La thématique du temps qui passe est également très présente : le passé est un élément important et récurrent dans le travail de Tysmé : pas un passé où on se lamente, un passé qui semble être là pour mieux voir l’évolution et mieux comprendre la situation présente (« é san diskisyon, sa difisil vwè évolisyon ! » cf le titre ‘Tout Ou Ni’) . L’évocation de l’évolution (parfois radicale) des choses (mœurs, technologies…) revient régulièrement également : « Bonobo vs Mic Makak », « 1.9.9.4 – 2.0.1.4 ».

S’il y a une chose que je trouve fascinante à propos des volumes « Exotysme » ce sont les intro et outro des chansons : très souvent ce sont des extraits vocaux. Davantage que de simples transitions, ils donnent parfois une autre dimension, une autre force à la chanson. A mon sens, c’est particulièrement le cas pour la chanson « Tout Ou Ni » : un homme y prend la parole (il se révèle être KRS-One) et s’exprime (avec force et passion) à propos du hip-hop, du potentiel qui y réside, de la place des femmes au sein d’une culture et son importance au sein de cette culture (oh oui, glorieux passage ! Comment ça je ne suis pas objective ?). La force du discours fait penser à un moment religieux et KRS-One se rapproche de la figure d’un pasteur. Bref, une telle introduction fait d’ores et déjà le morceau démarrer avec brio : et c’est bien la préfiguration d’une chanson forte en sens et symbolique. Une fois le morceau terminé, les mots et de l’artiste, et de ‘l’intervenant’, résonnent en nous.

Pour le son « Gwadloup Youth », je trouve l’outro tout à fait formidable : les injonctions et encouragements adressés à la jeunesse guadeloupéenne par cet homme (extraits d’une œuvre de Gérard Lockel), et le tout en créole…donnent une dimension pittoresque et quasiment épique à la chanson.

Voyage…et décryptage. Les punchlines, souvent sans concession n’ont pas vocation de « roches envoyées en mission dans un jardin » mais permettent au contraire de voir la vie sans fards, les phénomènes de société auxquels nous sommes confrontés, nos côtés peu reluisants… Les procédés stylistiques et les mots de Tysmé mettent en relief tantôt l’hypocrisie des médias dits mainstream , mais nous mettent aussi devant l’absurdité de certaines modes telles que les « rapèz an kilòt èvè fo bonda » (oui oui, essayez de le dire à voix haute afin de constater combien l’idée elle- même est risible !). Et pourtant on ne retrouve pas de ton moralisateur, pas même dans le morceau « Tout Ou Ni » où on pourrait facilement tomber dans le rôle de père la morale : l’artiste sait garder un certain équilibre. Le décryptage c’est aussi la possibilité d’aller de l’avant, de changer certaines choses, certains mythes… l’artiste n’est pas dans la conservation à tous prix et a le courage de remettre en question certaines traditions. Là encore une écoute (voire plusieurs) de « Tout Ou Ni » s’impose (oui, décidément j’ai aimé ce morceau.).

Les lyrics (oui, bon les paroles des chansons…) de Tysmé font parfois comme pour un miroir : l’opportunité de se regarder et de se remettre en question, nous et certains de nos comportements : c’est un trait commun aux volumes 1 et 2 d’ « Exotysme ». Mais à la fin, l’artiste nous exhorte toujours à l’amour…

Les références sont pléthores et au détour de chaque morceau. En plus du plaisir musical : les rythmes, les différentes sonorités, ainsi que les différents flow utilisés par l’artiste, il est amusant de saisir les différentes références lancées par Tysmé. Ce qui est intéressant, c’est que ces références viennent d’horizons différents. L’artiste ne s’en cache pas, le but c’est de ressortir enrichi de l’écoute ou du moins avec la volonté de s’enrichir (par les livres, s’entend). Ainsi, dans Exotysme, vous pouvez rencontrer Sonny Rupaire, la philosophie Ubuntu version créole gwada (« Si pa ni yo, pa ni nou ! »), une exoplanète, et bien d’autres choses.

Au final, 26 minutes et 10 titres sont largement suffisants pour voyager et trouver l’exotisme quand on a affaire à un artiste tel que Mano d’iShango ! Je vous invite à aller y faire un tour : vous seriez surpris de ce que vous pourriez y découvrir. Pas seulement sur Tysmé et son univers, mais sur vous. ‘Exotysme’ est un lieu imprévisible !

Exotysme 2, sé ba zòt…on kyò lòv !

RSN